Télérama

Publié le 19/04/2018.

Oléron résiste à l’ogre McDo

Le maire de Dolus ne veut pas de l’enseigne américaine sur son île. Pas question de malbouffe ici, où maraîchers, viticulteurs et cuisiniers défendent la qualité des produits locaux.

Punaisée sur un coin de mur, une affichette annonce la couleur : « Choisis ta fourchette, camarade ! » Grégory Gendre a choisi la sienne. Et ce ne sera pas celle, en plastique, du McDo. Derrière son bureau encombré et son agenda surchargé, le maire de Dolus-d’Oléron manifeste, en ce pluvieux mercredi d’avril, une franche lassitude à évoquer une fois encore le combat qui l’oppose au géant du fast-food. Agacé de se voir réduit au rôle d’Astérix résistant à l’invasion du burger. Mais pas mécontent d’avoir fait de sa commune de trois mille trois cents habitants entre mer et marais un emblème iodé de la lutte contre la malbouffe.

Gregory GENDRE, maire de Dolus d’Oléron depuis 2014, élu contre les pronostics sur une liste à forte tendance écologiste. Il s’oppose à l’implantation d’un Mc Donald’s sur sa commune, qui serait le premier sur l’ile d’Oléron. Il veut créer une ZAD (Zone d’Alimentation Durable) sur la friche de la Cailletiere, ancien centre de colonies de vacances ou il pose ici.

Voilà quatre ans que l’élu charentais résiste aux assauts répétés de Ronald McDonald. Le Yankee aimerait bien prendre dans son lasso cette île de l’Atlantique qui, comme ses voisines Ré, Yeu ou Noirmoutier, échappe à son emprise, dans un pays devenu son deuxième marché mondial. A Oléron, pour avaler un Big Mac, il faut rejoindre Marennes par le pont qui enjambe le bassin ostréicole. Trop loin, râlent les pro-McDo. Grégory Gendre, lui, préférerait ne jamais voir le grand M jaune barrer un jour l’horizon de son île.

Soutenu par une partie de la population, le quadra pugnace a placé la bataille sur le terrain de l’urbanisme. Et retoqué trois permis de construire. Ses arguments : l’emplacement choisi pour installer le fast-food et son drive, en bordure d’une départementale saturée l’été, risque d’encombrer encore la circulation et d’accroître les accidents. Il pointe aussi la construction du parking sur une réserve d’eau. Fin septembre, le tribunal administratif de Poitiers a pourtant enjoint le maire de délivrer le permis. La commune a fait appel. Dans l’attente de la décision début juillet et pour couvrir les pénalités du retard (300 euros par jour), l’élu et ses soutiens ont constitué une cagnotte de 30 000 euros, en appelant à la générosité citoyenne. Les chèques sont venus parfois de l’autre bout de la France.

Pour cet ancien cadre de chez Greenpeace, créateur d’une entreprise de recyclage des huiles de friture en biocarburant, il y a dans cette bataille une dimension symbolique. « Le gros McDo contre la petite mairie, c’est cosmétique, ça fait parler. Mais derrière l’enjeu de cette implantation se pose plus largement la question de l’aménagement du territoire. Et d’un système, l’agrobusiness qu’on souhaite ou pas cautionner. » Sans étiquette, mais de sensibilité écolo, il invoque la nécessaire cohérence avec ses promesses de campagne. « Le programme sur lequel nous avons été élus en 2014 va à l’encontre du modèle économique de cette entreprise, dont l’un des fournisseurs, Cargill, contribue à la déforestation amazonienne avec ses plantations de soja OGM qui nourrissent les poules à nuggets. »

Cécile et Christine Nadreau

Aussi déterminé qu’habile communiquant, l’élu a donc décidé de créer une alternative locale vertueuse au fast-food, astucieusement baptisée McDol. Un lieu multifacette sur les quatre hectares de friches de la Cailletière, une ancienne colonie de vacances. Ici, énumère-t-il en pointant les quatre bâtiments longilignes et la vaste étendue d’herbe détrempée par plusieurs jours de pluie, il y aura une cantine associative, un incubateur agricole destiné à la formation de futurs maraîchers, une plateforme logistique pour rapprocher cuisiniers et producteurs, des ateliers d’éducation culinaire, mais aussi une antenne de Restos du cœur, une compagnie de cirque et un terrain de skate. « Le but d’un endroit comme celui-ci n’est pas d’apporter une réponse commerciale classique. Nous sommes une mairie, pas un opérateur privé. » Au-delà du bras de fer avec McDo, l’élu espère amorcer une dynamique locale en faveur du mieux produire et du bien manger en créant la première ZAD – entendez une zone d’alimentation durable – de France : «  Nos territoires littoraux sont riches d’un patrimoine agricole et culinaire que nous devons préserver. Il faut privilégier des filières et des modèles vertueux pour initier de nouveaux équilibres. Cette ZAD préfigure ce que seront les territoires résilients de demain. »

La résilience, Oléron y travaille depuis plusieurs années. L’île s’est engagée dans la préservation de son écosystème, encourageant notamment le développement de l’agriculture durable après avoir subi, comme ailleurs sur le littoral, les assauts du tourisme de masse. Chaque été, la population passe ici de trente mille à trois cent mille personnes. « Pendant des années, tout le monde a profité de cette manne sans chercher à faire de la qualité. On a abouti à des aberrations sur le paysage, le bâti, la qualité de la nourriture que l’on proposait aux gens », déplorent Nicolas et Florence Seguin, maraîchers bio à Dolus depuis quinze ans. « On n’a pas attendu McDo pour avoir de la malbouffe à Oléron », observent, lucides, de nombreux agriculteurs, et restaurateurs qui pointent « l’opportunisme sans états d’âme des gargotes sur la plage », ou les pseudo-producteurs locaux qui pullulent sur les marchés l’été et revendent des tomates de Marmande, des haricots verts du Maroc ou des melons d’Espagne…

Il a toujours existé ici une riche culture vivrière d’autosubsistance. « Comme dans toutes les îles de la côte atlantique, il y a une forte tradition de polyculture reposant à la fois sur le maraîchage, les vignes, l’élevage, la pêche à l’écluse », remarque Emilie Mariot, ouvrière viticole, éleveuse de brebis et éclusière. Viticulteur depuis trois générations, Pascal Favre confirme : « Il y a sur ce territoire restreint tout ce qu’il faut pour vivre, les anciens nous l’ont prouvé. Le sol, léger et relativement sableux, se prête bien à l’agriculture. Oléron a d’ailleurs longtemps été une île de terriens. » C’est ce terroir diversifié qui a séduit Sarah Aubin et Sébastien Riandière, un couple de restaurateurs venus de Loire-Atlantique. « C’est assez rare de voir regroupés en un seul endroit une telle variété de produits », disent ces trentenaires qui voulaient travailler en circuit court. Ils ont aussi été sensibles à « la dynamique existante pour faire bouger les choses », « Nous sommes sur un territoire qui tend à encourager les pratiques respectueuses de l’environnement, qui fait de gros efforts pour se tourner vers l’avenir et préparer celui de ses enfants », observe Emilie Mariot. Elle a pu démarrer il y a dix-huit mois un élevage de brebis en profitant de terrains mis à sa disposition par la mairie et le conseil départemental. En échange, ses bêtes contribuent au défrichage de l’île. Deux mille hectares seraient ainsi à reconquérir pour la culture agricole.

Emilie Mariot

Ils sont nombreux aujourd’hui à Oléron à vouloir produire et nourrir autrement. « Une grande majorité des agriculteurs a ici entre 35 et 50 ans. Et cette génération a de nouvelles convictions, adopte de nouvelles pratiques », observent Cécile et Christine Nadreau. Ces deux sœurs cultivent légumes, légumineuses et vigne à la Josière, dans le nord-ouest de l’île. Elles-mêmes filles de paysans, elles ont fait le choix du bio en 2013, au grand dam de leur père, convaincu que la chimie était un progrès. « Depuis dix-quinze ans, on entend parler des répercussions sur la santé, sur la qualité de l’eau, des sols, on n’a plus le choix si l’on veut que cette île qui nous a fait vivre puisse continuer à le faire. »
Pour Florence et Nicolas Seguin, préserver et revivifier le territoire où ils sont enracinés tient aussi de l’évidence. Ces défricheurs, qui ont mis en place un circuit court avec la cantine scolaire de Dolus, fournissent les légumes des cent cinquante repas quotidiens. « En France, l’alimentation de mauvaise qualité est un problème généralisé, il faut inverser la tendance ! » revendiquent les quadragénaires, qui ont été les initiateurs de la première pétition contre l’installation du McDo.
Inverser la tendance, c’est également ce à quoi aspire Sébastien Riandière, aux fourneaux de L’Ile aux papilles, en cuisinant 100% bio et local. Un cercle vertueux, constate-t-il, mais qui demande inventivité et souplesse : « Il faut s’adapter à ce qui pousse dans les champs, faire avec la pluie, qui retarde les semis, comme ces jours-ci, et avoir de l’imagination quand on n’a, certaines semaines, que des pommes de terre, des lentilles et des courges. » A l’entrée de son restaurant, un plan de l’île permet de situer chacun de ses producteurs. Une manière d’afficher la couleur comme ses confrères restaurateurs adeptes du 100% local, qui se sont réunis sous le label Assiettes saveurs. Du côté des producteurs, c’est la marque Marennes-Oléron produits saveurs (Mops) qui leur permet de mettre en avant leurs légumes, poissons, vins ou bières 100% made in Oléron.
Dans une île où le chiffre d’affaires annuel du tourisme pèse 350 millions d’euros, défendre le patrimoine alimentaire et agricole est aussi une affaire de marketing territorial. « Plutôt que de céder à l’uniformisation, il faut cultiver ce qui fait notre identité, insiste le viticulteur Pascal Favre. D’un point de vue stratégique, cette différence est notre gagne-pain. Les gens viennent ici pour trouver autre chose que ce qui fait leur quotidien. N’y a-t-il pas mieux à proposer aux touristes que le McDo ? » « Même si la commune perd face à McDonald’s, cela aura permis de créer le débat sur le modèle agricole et alimentaire que nous voulons », veut croire Emilie Mariot.
Une nécessité écologique autant qu’économique, dans cette île où les enjeux environnementaux sont une réalité tangible, entre tempêtes et montée des eaux, mortalité des coquillages et disparition des espèces marines. « En bordure de façade atlantique, nous sommes aux premières loges du dérèglement climatique, rappelle Gregory Gendre. Tendre à l’autonomie alimentaire, c’est autant de camions qui ne viendront pas d’Espagne livrer des tomates élevées hors sol. » Avec sa ZAD, le maire espère « élaborer des propositions concrètes pour redonner la priorité à une alimentation de qualité, rémunérant les producteurs au juste prix, ne polluant pas les sols et au coût carbone réduit ». Les premières graines devraient être semées le 21 avril, lors d’un printemps de l’alimentation durable mêlant forums, ateliers et concerts, culture et agriculture, sur le site de la Cailletière. « Un printemps arable », promet, avec verve, le restaurateur parisien Xavier Denamur, co-organisateur de l’événement. Plaidoyer pour que, « cinquante ans après le printemps de mai 68, se mettent en place partout en France des printemps venant de la terre, des fourches et des fourchettes »


Fermer le menu